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L’AFP serait-elle une entreprise « toxique » ?

mardi 18 novembre 2025

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Le mot « toxique » va sembler excessif… surtout pour les salariés de l’AFP qui estiment qu’il existe une authentique culture d’entreprise et que notre Agence est une maison plutôt bienveillante. SUD souhaite néanmoins inciter le personnel à la réflexion après le courriel du 14 novembre de notre PDG, Fabrice Fries, suivi d’un communiqué de la direction sur Inside. Ces messages plutôt sibyllins nécessitent selon nous une clarification pour éviter d’accroître l’anxiété qui a gagné l’Agence et de stigmatiser celles et ceux qui se trouveraient en souffrance dans leur travail.

La direction n’a pas mentionné un fait essentiel : l’inspectrice du travail nous a alertés sur le fait que plusieurs salariés de l’AFP souffraient au point d’envisager de se suicider. C’est un avertissement extrêmement grave. Après avoir eu connaissance de cette menace le 6 novembre, la direction a pris des mesures d’urgence, notamment avec la fermeture des terrasses des 5e, 6e et 7e étages.

La direction a aussi convoqué une réunion extraordinaire du comité social et économique (CSE) le 13 novembre pour inviter l’inspectrice du travail et lui demander des informations complémentaires sur la gravité de la menace, la pertinence des mesures déjà mises en place et les mesures complémentaires qu’elle pourrait suggérer.

Interrogée aussi sur les personnes à risque ou les services concernés, l’inspectrice du travail a évidemment respecté le secret professionnel. SUD a jugé inadmissibles les demandes visant à rompre cette confidentialité, voire les insinuations selon lesquelles l’inspectrice serait responsable de non-assistance à personne en danger en cas de suicide. L’inspectrice du travail a indiqué qu’elle orientait systématiquement toute personne exprimant auprès d’elle des intentions suicidaires vers des professionnels de santé compétents et qu’elle s’assurait que la personne était bien entourée.

L’inspectrice du travail a également expliqué qu’elle ne pouvait pas avertir la médecine du travail de l’AFP pour lui « donner des noms », même si cette dernière est également soumise au secret professionnel, car il lui faudrait auparavant l’aval du salarié concerné. Mais, dans la plupart de ces dossiers, ce n’est pas le cas.

L’inspectrice du travail s’est aussi interrogée sur le sérieux avec lequel l’AFP prend en charge la question des souffrances au travail. Il y a un an, elle avait informé le CSE qu’elle suivait 20 salariés de l’AFP. En avril, ce chiffre est passé à 30. Et il y a quelques semaines, un média a fait état d’une quarantaine de dossiers. Malgré cette évolution inquiétante, la direction n’a pas réagi. Et nous constatons qu’il a fallu une mise en garde explicite sur le risque de suicides pour provoquer une vraie réaction. L’inspectrice a d’ailleurs souligné que, compte tenu des nombreux courriers qu’elle lui avait envoyés, la direction de l’Agence devait sans doute avoir une idée assez précise des personnes en souffrance.

Les mesures d’urgence doivent être suivies de mesures de fond

Mais le CSE du 13 novembre a mis en évidence que la direction souhaitait seulement se concentrer sur les mesures d’urgence, tandis que l’inspectrice du travail a invité, direction et élus du personnel, à aborder les problèmes de fond à l’origine des souffrances au travail à l’AFP. Sans minimiser l’importance des mesures immédiates, telle que la fermeture des terrasses du siège, elle a estimé que l’AFP devait s’attaquer aux raisons qui ont amené tant de salariés à la solliciter.

Voici les principaux problèmes relevés par l’inspection du travail :
• Conflits hiérarchiques répétés
• Isolement professionnel et mise à l’écart
• Gestion RH perçue comme dissuasive ou répressive
• Contestations des signalements internes
• Non-traitement des alertes
• Enquêtes internes non contradictoires ou à charge
• Entretiens sans confidentialité

L’inspectrice du travail a également pointé du doigt la mobilité des journalistes et le manque de suivi de carrière comme sources importantes de souffrance. Elle a précisé que, selon elle, cette souffrance au travail est liée à des « problèmes structurels » propres à l’AFP, rejetant l’hypothèse avancée selon laquelle elle serait due aux difficultés générales des médias ou à des problèmes sociétaux.

La direction de l’AFP s’est défendue en insistant sur les mesures qu’elle avait prises ces dernières années pour remédier à plusieurs des points soulevés, ce que SUD reconnaît. Mais l’inspectrice du travail a néanmoins déclaré avoir l’impression que la situation à l’AFP allait en s’aggravant plutôt qu’en s’améliorant. Elle a notamment reproché à l’Agence de maintenir en poste des « managers toxiques » qui avaient été mis en cause. SUD a dénoncé au passage l’efficacité des formations coûteuses que l’AFP ordonne parfois pour enrayer ces comportements.

Au regard de ce CSE extraordinaire, SUD a la nette impression que la direction n’est pas prête à s’attaquer aux causes profondes des cas de souffrance au travail. Et cette impression ne repose pas uniquement sur les échanges pendant ce CSE : lors de la NAO 2025, qui vient juste de s’achever, SUD avait justement proposé de créer une commission paritaire pour examiner la situation des salariés dont la carrière est bloquée, afin d’identifier des solutions comme des formations ou des missions. Mais la direction a balayé cette proposition, se contentant d’affirmer qu’ « une attention particulière sera portée à la situation de ces salariés dans le cadre de la revue de personnel ». De toute évidence, c’est insuffisant !

Certains pourraient nous reprocher d’évoquer aussi ouvertement le risque suicidaire et la direction pourrait aussi avancer qu’elle n’a pas mentionné explicitement ce risque, ni les mesures temporaires prises, afin d’éviter d’aggraver la situation. Pourtant, l’inspectrice a bien souligné la nécessité de reconnaître collectivement la souffrance de ces salariés. SUD estime qu’il faut aborder avec transparence cette situation afin d’éviter un éventuel drame et aussi pour accompagner les victimes des problèmes structurels évoqués. Il est primordial de ne pas les présenter comme des personnes « fragiles » ou « nécessitant une aide médicale », car cela revient insidieusement à leur faire porter la responsabilité de la situation. N’importe quel salarié peut vivre un jour une situation de fragilité et, ce jour-là, il ne doit pas être ostracisé.

Beaucoup comparent l’AFP à une famille, alors soit, essayons d’affronter et de surmonter les difficultés tous ensemble sans stigmatiser. Chacun peut suivre les recommandations de notre PDG qui nous exhorte à veiller les uns sur les autres. Mais c’est l’AFP qui doit — en tant qu’employeur — garantir la santé et la sécurité de ses salariés, et mettre en œuvre une stratégie pour y arriver sur le long terme. Un chantier urgent et particulièrement important à la veille de la nouvelle vague de restructurations qui suivra le départ non-remplacé de ceux partis à la retraite dans le cadre du plan d’incitation de la direction. Des postes en moins qui risquent de créer davantage de tensions dans les services.

Paris, le 18 novembre 2025
SUD-AFP (Solidaires-Unitaires-Démocratiques)