La direction a présenté, lundi 15 juin, son projet de « pool réactivité » aux syndicats. À la première lecture du document de travail, nous avions cru qu’il s’agissait d’un dispositif privilégié pour les journalistes de retour de poste à l’étranger, à la suite de la réforme de l’expatriation : un accès facilité aux missions plutôt qu’une simple affectation au desk francophone unique. Quelle erreur ! Ce projet cache en réalité une vraie révolution avec la mort programmée du desk et la fin du volontariat pour les journalistes, de plus en plus considérés comme des soldats de plomb mobilisables à tout moment.
Une fois la réforme mise en place, aucune nouvelle personne ne sera affectée au desk francophone unique, promis à devenir un groupe fermé qui va se vider au fur et à mesure des départs (mobilité ou retraite). Ainsi, tous les journalistes texte francophones (hors sport) sans nouvelle affectation après un poste de production, à l’étranger ou en France, devront rejoindre obligatoirement ce « pool réactivité ».
Avec quel objectif côté direction ? Éviter d’avoir à chercher des volontaires pour les missions (remplacements, renforts, cellules chaudes). Toute personne affectée à ce pool pourra ainsi être mobilisée et déployée ailleurs (sauf en province et à l’étranger), sur ordre, selon les besoins de la direction, et pour une durée pouvant aller jusqu’à six mois.
Souplesse à sens unique
La direction justifie cette réforme par la difficulté à trouver des volontaires pour assurer des renforts et à refaire les plannings du desk lorsqu’un éditeur part en mission.
Hors mission, les journalistes du pool auront un boulot par défaut : assurer des vacations d’édition de l’actuel desk francophone unique où ils seront intégrés au planning. Et lorsqu’ils seront soudain mobilisés ? Eh bien, il faudra malgré tout refaire les plannings avoue la direction !
La conclusion est évidente : le véritable objectif du « pool réactivité » est de pouvoir ordonner où et quand un journaliste travaille, du jour au lendemain.
Cela permettra d’atteindre un second objectif non avoué : réduire au maximum le recours aux CDD. Mais cette vision strictement budgétaire et de court terme se paiera cher à long terme, en fermant presque entièrement la principale porte d’entrée pour de jeunes journalistes talentueux.
Les journalistes de desk savent que notre métier exige de la « réactivité ». Ils assurent des amplitudes horaires allant de 7 heures du matin à minuit, tous les jours de la semaine. Ils sont habitués aux ajustements de planning et ils partent en mission.
La « souplesse » demandée existe déjà.
Mais aujourd’hui, les plannings tiennent compte des desiderata de chacun. Des changements de dernière minute sont demandés, voire négociés – mais pas imposés, sauf cas de force majeure.
Une atteinte au sens du travail
Le projet inquiète fortement les deskeurs actuels. Avec un pool de journalistes dédié aux missions, ils risquent de voir se réduire leur accès aux renforts ou remplacements, qu’ils peuvent effectuer depuis de nombreuses années sur la base du volontariat. À la clé : perte de compétences, appauvrissement des parcours, perspectives professionnelles dégradées.
L’audit social réalisé par Sextant soulignait que le desk était considéré « comme une voie de relégation en attendant une future mobilité ou pour les journalistes inaptes, induisant un manque de reconnaissance, de perspectives d’évolution professionnelle, de sens au travail ».
Le projet de la direction renforce ce manque de reconnaissance dans un service déjà marqué par de multiples réorganisations. Pourtant, le desk tient un rôle essentiel à l’agence : c’est la dernière étape avant la validation des dépêches et leur arrivée chez les clients, le dernier filet de sécurité pour éviter les éventuelles erreurs. Mais avec son projet, la direction programme la disparition du desk au profit du « pool réactivité », dont la priorité sera clairement d’effectuer des missions. C’est une relégation de l’édition au second plan, une dégradation assumée du sens du travail. Et si trop de monde est mobilisé, c’est aussi la qualité de la copie qui en pâtira.
Pour de nombreux deskeurs le message est clair : vous êtes devenus des journalistes de deuxième classe.
Cette réforme porte en elle un risque réel de souffrance au travail.
Flexibilité imposée, vie privée menacée
Avec son « pool réactivité », la direction ne répond pas à un problème d’organisation. Elle fait un choix : celui de la flexibilité imposée, au mépris du travail d’édition et au détriment de la vie privée. Les deskeurs ne sont ni des variables d’ajustement, ni des soldats de plomb mobilisables à merci. Le respect du travail et des personnes n’est pas négociable.
SUD a demandé – et obtenu – le report de la présentation de ce projet aux élus du personnel en CSE. Initialement prévue le 19 juin, elle aura finalement lieu au CSE du 3 juillet. Un délai précieux pour mobiliser toute la rédaction contre ce projet.
Paris, le 18 juin 2026
SUD-AFP (Solidaires-Unitaires-Démocratiques)
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